Or, le monde économique,
par la voie capitaliste, a déployé naturellement les
forces du Yang. La recherche de productivité avec des rendements
toujours plus élevés, a structuré l’activité
humaine. La construction du monde est devenue marchande. Les caractéristiques
Yang ont dégagé un modèle comportemental : l’homo
oeconomicus, dont les préférences sont ordonnées
par la rationalité. La reconnaissance de la propriété
individuelle a libéré l’esprit d’entreprise.
Ces qualités Yang ont permis de belles avancées. Les
populations des économies marchandes mangent mieux. Leurs conditions
sanitaires et leur niveau d’instruction se sont très
nettement améliorés. Le taux de mortalité a diminué.
En même temps, les résultats crient le manque du Yin.
L’activisme, le trop plein, les pathologies nouvelles liées
au stress, les effets contre productifs comme les embouteillages,
la pollution, la dégradation de l’environnement sont
autant de manifestations d’excès de Yang en comparaison
au Yin.
Une conviction m’anime.
Le monde économique et financier ne trouvera des solutions
durables que dans ce rééquilibrage entre les forces
du Yin et du Yang. Pour trouver des solutions aux impasses écologiques
ou humaines sur le terrain économique, nous avons à
garder le Yang, tout en puisant des compléments dans le réservoir
Yin. Héritiers du siècle des lumières, notre
rationalité hyper développée met dans l’ombre
le Yin : notre besoin de temps, de calme, d’intériorité...
Ne sommes-nous pas en train de nous asphyxier dans un monde aux repères
trop quantitatifs guidés par des excès de Yang ? En
Occident, n’y a-t-il pas dans cette quête de psychologie,
de spiritualité, de détente, de moyens de décompresser…
une soif de Yin ? La disponibilité, la gratuité et la
patience ne sont-elles pas des vertus Yin dont nous manquons crucialement
? Les Orientaux résistent mieux car leurs cultures ont développé
le Yin par leur médecine préventive, les arts martiaux
et tant d’autres traits culturels qui cherchent à prendre
soin du corps plutôt que de laisser s’installer une pathologie.
Mais fascinés par la croissance économique, les asiatiques
perdent à toute vitesse ce qui constitue leur force. Ayant
vécu au Japon ou en Chine, j’ai ressenti leur équilibre
entre le Yin et le Yang. Cet équilibre est cependant fragile
et pourrait bien s’effriter sous la pression marchande.
Quel rôle jouent
l’économie et la finance dans nos sociétés
aujourd’hui ? Contribuent-elles à plus d’humanisation
? Posséder toujours plus a-t-il un sens ? N’y a-t-il
pas différentes formes de richesses ? Toutes ces questions,
je les ai mûries dans différents contextes : en Belgique,
où j’ai grandi et fait le choix de mes études;
en Inde, puis au Chili, où pendant cinq ans j’ai sillonné
les quartiers pauvres; de retour en France, où j’ai enseigné
les sciences économiques et sociales ; en Asie, au Japon puis
en Chine, où j’ai vécu six années d’expatriation
en voyageant intensément. Des observations sur le terrain m’interpellent
quant au rôle de l’économie et sa participation
ou non au bonheur humain. J’ai vu les réussites, les
excès, les pièges et les manques selon les cultures.
Comment doser la vigueur économique pour garder un équilibre
? Cultiver en parallèle le Yin et le Yang ouvre une porte.
Sans prétendre apporter des solutions toutes faites, je livre
quelques réflexions sur la vie économique, avec ses
inévitables répercussions sur les personnes et l’environnement.
Ce périple multiple m’a permis également d’aborder
autrement que par les références marchandes les décisions
économiques et civiques de notre vie quotidienne. N’y
a t il pas des voies nouvelles à trouver dans nos actes d’achat
ou de consommation, par exemple, pour veiller à l’harmonie
?
Une économie
Yin et Yang invite chacun à cheminer pour mieux vivre la mondialisation.
En effet, nous touchons aux limites d’une recherche de croissance
pour elle-même. Consommer n’apporte pas la plénitude
que certaines publicités veulent nous faire croire. Produire
toujours plus ne génère pas la satisfaction des besoins
les plus essentiels. Avoir plus sur son compte en banque n’offre
qu’une sécurité extérieure. J’ai
vu à quel point la richesse comme la pauvreté matérielle
sont des chances et des pièges : l’une comme l’autre
peuvent éveiller le meilleur ou le pire. Trop de biens matériels
peuvent étouffer, de même que trop peu engendre parfois
désespoir ou violence. L’argent, mis au service de la
vie est fécond. De même, le choix de la simplicité
de vie dans des milieux riches témoigne d’un bonheur
fondé sur les richesses d’être.
Conclusion
L’économie
de marché, imprégnée des forces Yang, a permis
au cours de l’histoire un formidable déploiement de l’initiative
économique et de l’esprit d’entreprise. La dynamique
économique a de tout temps été un moteur d’échange
et de rencontres. Pensons aux routes de la soie ou celle du sel. Avant
notre ère, nous retrouvons les traces de ces échanges
entre civilisations si éloignées pourtant. La recherche
des épices n’a-t-elle pas été à
l’origine de la découverte de l’Amérique
? L’économie a souvent été dans les sociétés
un fer de lance, un secteur pionnier, un domaine où l’homme
est prêt à prendre de grands risques. Aujourd’hui,
plusieurs dysfonctionnements sont troublants. Les écarts entre
pays développés et les autres, les pathologies liées
au stress et les dérives écologiques montrent cependant
les limites d’une économie libérale guidée
par la recherche de profit financier à outrance.
Il semble que l’humanité
entame aujourd’hui un tournant dans son évolution.
Au moment où les besoins matériels sont très
nettement couverts dans les pays riches, au point même où
la saturation des biens freine la croissance économique,
une partie du monde crie son manque d’essentiel. L’Afrique
a faim. L’accès à l’eau est crucial. La
guerre tue. La tension s’accroît entre les religions
et entre les cultures. Des jeunes occidentaux se révoltent
ou se suicident par angoisse de l’avenir. Le monde a soif
de sens, de gratuité, d’amour que symbolisent les forces
Yin. La solidarité manifestée à l’occasion
du tsunami en Asie a révélé cette aspiration
profonde. De la même façon que le communisme a implosé
par ses excès, l’économie de marché,
héritière du capitalisme, comporte le même risque
si elle ne s’équilibre pas en intégrant les
valeurs Yin.
Un nouveau paradigme est possible,
celui d’un monde réconcilié où l’amour
et les compétences se rejoignent pour une économie
fondée sur des valeurs humaines. A la différence des
divers courants économiques du passé, cette évolution
ne se fera pas par de nouvelles théories, mais passera par
des femmes et des hommes unifiés dans leurs dimensions Yin
et Yang. Des hommes et des femmes ayant les pieds profondément
ancrés dans la terre, conscients des enjeux économiques,
humains et écologiques, conscients de l’héritage
reçu, et ouverts à l’avenir pour préparer
un environnement humanisant pour leurs enfants. Des êtres
capables de voir en tout homme, riche ou pauvre, Africain, Asiatique,
Européen ou Américain un frère ou une sœur
d’humanité. D'un système d'échanges basés
sur la compétition, ils entrent dans une coopération
où les richesses d’être ont toute leur place
au côté des richesses matérielles. En étant
à la fois pleinement responsables et solidaires, ces femmes
et ces hommes engendreront une économie nouvelle, qui reflétera
le meilleur de l’économie de marché, libérant
l’esprit d’initiative, tout en ayant le souci de l’être
avant le faire.
Finalement, il s’agit de retrouver
en nous-mêmes le sens profond de notre vie. Entreprendre,
à partir d’une unité entre le faire et l’être,
en se réconciliant avec la nature, son passé et son
présent, en donnant une orientation à son action,
non seulement pour soi, mais pour son entourage. Faire l’unité
en soi est le chemin de toute une vie. C'est un chemin exigeant
et passionnant. L’important est de faire un premier pas.